Ni tout blanc, ni tout noir
(attention, cette enquête date de début janvier)
La France a redécouvert en 2005 que près de 5 millions de ses enfants étaient noirs. Face à l’émergence d’une « question noire », le Conseil Représentatif des Associations Noires (Cran) est né pour tenter d’y apporter une réponse, mais sur un sujet aussi sensible, les avis divergent et le Cran est sommé de montrer patte blanche.
Si tout le monde s’accorde à faire de l’année 2005 une année noire pour la France, elle a aussi été celle de la communauté noire. La rumeur grondait depuis les dérapages de moins en moins contrôlés de Dieudonné et les incendies parisiens. Ce sont finalement les polémiques sur l’esclavage, le rôle positif de la colonisation et les réactions consécutives aux violences urbaines qui ont entraîné la création d’une confédération exclusivement consacrée aux problèmes des noirs de France. Le 26 novembre, dans une salle de l’Assemblée nationale, une cinquantaine d’associations donnaient vie au Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN). Ses co-fondateurs, Georges Louis Tin et Patrick Lozès veulent faire de cette structure un instrument pour lutter contre les discriminations, travailler sur la mémoire et l’Histoire des communautés noires originaires d’Afrique et des Antilles et à terme aider les membres de cette communauté à se sentir pleinement français, en changeant les mentalités, chez les blancs, comme chez les noirs…
Polémique
Cette initiative apparemment séduisante a déclenché une polémique qui transcende les clivages politiques. L’extrême droite comme certains membres de partis de gauche, les sites internets identitaires comme certains sites afro antillais critiquent la démarche pour différentes raisons. Les quelques groupuscules radicaux qui retrouvaient un second souffle en soutenant Dieudonné et occasionnellement en lui servant de gros bras se gaussent de ces « bountys » qui mendient un peu de reconnaissance à leurs maîtres « leucos ». L’exposition médiatique importante de la naissance du Cran, inversement proportionnelle à son poids réel, agace aussi. Patrick Karam, le président de Collectif DOM fustige les médias suiveurs qui oublient toute retenue pour être dans l’air du temps.
Cet Antillais qui se targue d’être à la tête d’une association regroupant environ 10 000 adhérents ne s’arrête pourtant pas à ce détail. Dans un communiqué paru sur le site internet du collectif, il tire la sonnette d’alarme dans un texte incendiaire : « Le Cran : une imposture médiatique sans réalité fondée sur la race ». Il n’a pas de nom pour qualifier l’entreprise qui consiste à vouloir combattre un racisme particulier en se regroupant sur un critère racial. Pour cet Antillais blanc, l’introduction d’un critère racial risque de mettre à mal l’édifice fragile fondé sur la créolité qui permet aux Antillais de toutes origines de vivre ensemble. Il ironise sur l’effet pervers de la démarche, qui contribue en réalité à renforcer le racisme anti-noir. Les identitaires n’ont effectivement pas perdu de temps pour créer un pendant blanc au Cran, le Crab (Conseil représentatif des Associations Blanches). Au programme : « l’instauration de quotas de “blancs” au sein des groupes de rap et de zouk, parmi les videurs de boîte de nuit et les vigiles de centres commerciaux et, bien entendu, au sein de l’équipe de France de football ».
Cette provocation, qui est une technique habituelle des groupes d’extrême droite, simplifie pourtant la démarche du Cran. Stéphane Pocrain, sympathisant du Cran, qualifie le fantasme des quotas de piège à éviter « nous ne voulons pas de quelques noirs vitrines qui masquent les difficultés de l’immense majorité », et n’est pas totalement convaincu par la discrimination positive. Georges Louis Tin, l’un des deux co-fondateurs du Cran s’explique sur ce point précis. Ce normalien, maître de conférence à l’université d’Orléans, avoue aimer passionnément les mots. Et cet amoureux ne saurait être séduit par la traduction du concept d’ « affirmative action ». La valeur repoussoir de l’expression « discrimination positive » décrédibilise l’idée et fausse le débat, assure t-il. Il n’est pas contre une synthèse des modèles américains et français sur le sujet. « En France, on raisonne en termes de classes et aux Etats-unis en terme de race », simplifie t-il, lui voudrait que la « politique d’égalisation » prenne en compte ces deux données. Ainsi, les inégalités de toutes sortes seraient prises en compte et comblées. Ce raisonnement témoigne de la démarche de Pierre Georges Tin qui veut faire prendre conscience que la communauté noire, dans son ensemble, souffre de discriminations spécifiques. Son premier combat, il l’a gagné contre le politiquement correct en imposant le mot noir dans le paysage, en « marquant le vocabulaire ». Une première façon d’exister. Tout vient en effet de cette absence d’existence, liée au racisme, mais aussi à l’anti-racisme des années 80… L’antiracisme en s’opposant au concept de race ne tolérait pas non plus les raisonnements en terme de race : « pas de race, pas de noirs, pas de noirs, pas de question noire », résume t-il.
Communautarisme
Il explique aussi que sa démarche n’est pas communautariste mais effectivement communautaire. Ce militant homosexuel ne veut pas se couper des combats des autres minorités (homos, juifs ou maghrébins). Il note aussi que l’accusation de communautarisme sert souvent à jeter l’anathème sur un groupe pour éviter d’aborder les questions de fond. Pap Ndiaye, autre sympathisant du CRAN et enseigant à l’EHESS, s’explique sur la démarche communautaire. Pour ce spécialiste des mouvements noirs américains, il convient de distinguer les différentes sortes de discrimination pour mieux les combattre : « les discriminations visant les populations noires de France ont une histoire, des formes particulières qu’il est nécessaire de penser », et d’ajouter « cela ne signifie pas que les noirs aient des droits particuliers, ni que leur situation soit nécessairement plus difficile que celle d’autres personnes ».
Patrick Karam s’amuse de cette découverte, lui qui occupe le terrain depuis des années. Le 11 décembre 2004, une manifestation contre les discriminations à l’appel du Collectif Dom avait rassemblé 10 000 personnes dans les rues de Paris « mais les médias n’en ont pas parlé ». L’association qu’il préside fait du lobbying et se targue d’avoir obtenu entre autres des excuses de Finkielkraut. Néanmoins, cette démarche ne dépasse pas le cadre des Antilles, et pour cause, Patrick Karam affirme qu’il n’y a « rien de commun entre les Antillais et les noirs originaires d’Afrique ». Faux répondent les animateurs du Cran, les noirs, quelles que soient leurs origines ont une histoire de souffrances communes, mais aussi une histoire plus positive, des auteurs noirs, Antillais ou Africains qui constituent encore des références, et tout simplement une identité culturelle diasporique qui les rapproche. Pour Hortense Nouvian, directrice du magazine Cité Black, la différence entre Antillais et Africains, c’est de la masturbation intellectuelle ». Elle assure par ailleurs que la demande de représentation est devenue de plus en plus perceptible chez son lectorat, elle est donc « pour tout ce qui fédère ». Les membres du Cran sont bien conscients des difficultés de leur entreprise et des tensions entre différentes diasporas, mais comme le dit Georges Louis Tin, ses activités de militant homosexuel l’ont préparé à fédérer des groupes très différents. En un peu plus d’un mois d’existence, le Cran a vu de nouvelles associations le rejoindre, et il annonce avoir passé le cap des 100 membres associés et des 1000 membres indirects. Le site internet bientôt en ligne devrait engendrer une nouvelle dynamique. Le lancement de manifestations culturelles devrait être une des prochaine étape, et le Cran fera parler de lui, à coup sûr, le 10 mai prochain. Des historiens vont proposer cette date pour célébrer l’abolition de l’esclavage, et que les autorités le veuillent ou non, une manifestation sera organisée.
Cette action est à l’image du Cran, discutable sur la forme, mais nécessaire dans le fond. Pour rassurer les inquiets, le Cran affiche ostensiblement sa proximité avec les associations juives. Une façon de plus de se démarquer d’un Dieudonné qui a trop longtemps faussé le débat sur la question noire. Cela rappelle d’ailleurs les Etats-Unis où Louis Farrakhan, un leader noir radical et ouvertement antisémite séduisait bien au delà de sa communauté de pensée jusqu’à ce que des associations plus modérées voient le jour. Ces alternatives drainèrent bon nombre de noirs qui s’étaient tournés vers le mouvement radical faute de représentation. Louis Farrakhan est aujourd’hui largement marginalisé. Si le CRAN parvenait à être efficace et à gagner les masses, l’Histoire pourrait alors se répéter.
Maxime Souville
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